Depuis 2022, l’ISFEC Francois d’Assise sillonne la Nouvelle-Aquitaine pour dispenser des formations individuelles ou collectives autour de l’intelligence artificielle.
Échanges avec Alexandra MAURICE et Alexandra NITSCH-GOUGEAUD, respectivement chargée de la R&D et de l’innovation, et chargée de projet e-learning à l’ISFEC François d’Assise autour des problématiques rencontrées au sein des établissements et des leviers proposés en formation.
Quand des enseignants arrivent en formation, quelles sont leurs premières craintes face à l’IA ?
Alexandra NITSCH-GOUGEAUD : Les craintes sont multiples, en premier lieu arrive la perte de sens. Beaucoup d’enseignants expriment un questionnement existentiel : « Si l’IA peut écrire, analyser, créer… quel est encore mon rôle ? » ou « Pourquoi les élèves auraient encore envie d’apprendre ». Cette crainte exprime souvent un sentiment moins verbalisé mais très présent : la peur de perdre le contrôle de leur classe et de leur discipline. Ils ont aussi la crainte que les outils prennent le pas sur la réflexion.
Alexandra MAURICE : Je crois que les craintes tendent aujourd’hui à s’apaiser. En 2023, il y avait la peur du remplacement, comme toute nouvelle technologie qui arrive à l’école (souvenez-vous d’internet, des MOOC et des cours en ligne…). Cela permet de replacer aussi le débat sur la pédagogie, la formation les incite à se questionner, à comprendre comment cela fonctionne pour intégrer ces questionnements dans sa pratique et avec les élèves. Mais les craintes aujourd’hui se concentrent surtout sur le travail des élèves qui délégueraient leur réflexion à la machine et qu’ils en deviennent dépendants. L’enjeu est de faire de l’IA un outil d’apprentissage et non de contournement.
Justement quels sont les éléments que l’IA ne fera jamais « à la place » de l’enseignant ?
Alexandra NITSCH-GOUGEAUD : L’IA Générative (l’IAG puisque c’est surtout de la partie des outils génératifs dont il est question) est avant toute chose un outil, comme l’a pu l’être à son époque la calculatrice ou plus tard l’ordinateur. Et c’est un outil d’assistance très utile à partir du moment où il fait gagner du temps sur des tâches répétitives et chronophages par exemple : Différencier un exercice en 3 niveaux, créer des supports visuels ou simplifier des textes pour des élèves à besoins particuliers ou préparer des exemples variés, des mises en situation, des études de cas.
L’IA ne peut pas et ne pourra jamais créer ce lien de confiance entre un enseignant et sa classe, elle ne pourra jamais transmettre l’enthousiasme pour sa discipline, inspirer par son exemple bref tout ce qui fait la plus-value de la relation humaine dans le métier d’enseignant.
L’IA va traiter ou optimiser des processus, mais c’est l’enseignant qui décide de la construction du parcours et qui valide les propositions de l’outil en fonction de son expérience et de son ressenti. En résumé : L’IA traite des processus, l’enseignant construit du sens.
Alexandra MAURICE : Pour leur pratique professionnelle, au-delà du gain de temps, cela permet de se projeter, d’améliorer l’existant, de le challenger, de trouver de nouvelles idées, se renouveler. Mais ce sera toujours à l’enseignant d’organiser, de choisir, d’avoir un oeil critique sur la production réalisée par l’IA. Il n’y a que l’enseignant qui maîtrise son contexte, connait ses élèves et leurs spécificités. L’IA, même bien dirigée, ne pourra pas faire preuve d’empathie et accompagner les élèves à acquérir les compétences, écouter, accompagner… ou du moins pas encore.
L’IA n’est pas une mode ou un outil qui va s’évaporer. Elle est là, les élèves s’en sont emparés, les chiffres de la recherche montrent d’ailleurs que l’utilisation des élèves est supérieure à l’utilisation des enseignants. Au-delà de rester dans le coup, il en est de la responsabilité des enseignants de savoir comment ça fonctionne pour alerter, sensibiliser les élèves.
A contrario, que peut-on en tant qu’enseignant demander à l’IA ?
Alexandra NITSCH-GOUGEAUD : Je vous donne 2 exemples de cas concrets que nous avons traité en formation. Une enseignante de primaire nous a proposé une situation tirée de sa classe : « J’ai 4 élèves dyslexiques dans ma classe. Je dois adapter tous mes documents : simplifier le vocabulaire, raccourcir les phrases, aérer la mise en page. Pour un chapitre, ça me prend 2-3 heures. »
Pour trouver une solution, nous avons questionné une IAG spécialisé en CUA afin de connaître les possibilités à proposer. En suivant, les textes, à prendre comme sources, ont été donnés à l’IAG pour produire 3 variantes différentes et l’enseignante a ensuite choisi la proposition qui lui semblait la plus pertinente.
Un enseignant de maths de collège : « Dans ma classe de 4ème, j’ai des élèves qui ne maîtrisent pas les fractions. J’aimerais qu’ils préparent l’évaluation en autonomie donc je pensais leur donner des exercices à faire à la maison mais je ne veux pas que l’IA leur donne les réponses. »
Dans cet exemple, nous avons travaillé à configurer un agent conversationnel avec le contenu des cours de l’enseignant et les exercices en question. L’idée étant que les élèves l’utilisent pour s’auto-évaluer et revoir les notions non comprises via des explications fournies par l’IAG.
Dans les formations collectives ou les formations individuelles avec quoi les stagiaires repartent ?
Alexandra MAURICE : Ils repartent tous avec des outils spécifiques qu’ils ont testés en formation, la trousse à outils peut différer d’un enseignant à l’autre selon leur discipline et contexte.
Les stagiaires repartent suivant leur problématique et contexte avec des séquences, séances, des exercices différents, de nouvelles idées...
Alexandra NITSCH-GOUGEAUD : Les stagiaires produisent différents livrables à partir de leur problématique, c’est-à-dire concrètement que les activités proposées ne sont pas qu’une liste d’outils à tester pour les découvrir mais nous les amenons à réfléchir au choix de l’IAG la plus pertinente pour leur besoin. Certains vont produire des supports de cours créatifs et variés pour agrémenter leur déroulé de cours, d’autres vont retravailler leur séance avec l’IA afin d’y intégrer la manipulation d’outils d’IAG avec les élèves pour une activité pédagogique, et enfin d’autres encore vont créer un agent conversationnel pour la remédiation d’élèves avant une évaluation.
Ils vont au cours de la formation se construire une boîte à outils personnelle d’outils d’IAG en fonction de leur besoin et en intégrant une réflexion d’un usage frugal de ces outils.
Vous avez fait la formation dans le Living LAB ? Qu’est ce que cela change pour les stagiaires ?
Alexandra MAURICE : Le Living Lab est un lieu convivial, la disposition permet de faire des groupes facilement, s’isoler si on le souhaite, avoir différents espaces pour organiser des ateliers de travail. Je dirai qu’ils se sentent à l’aise pour se déplacer, pour échanger… L’espace permet aussi une autre relation au formateur et il dispose de matériel (écrans d’affichage, matériel de créativité, casque VR…) qui invite à la découverte et à l’expérimentation.
Après la formation, qu’est-ce qui change concrètement dans la pratique des enseignants ?
Alexandra MAURICE : Les stagiaires peuvent vraiment se faire un avis sur la technologie (IA) mais aussi sur les outils. Ils y voient plus clairs et savent identifier les outils faits pour eux, ceux qu’ils laisseront de côté. Ils imaginent des applications concrètes qu’ils en feront en classe. Certains découvrent aussi où ils en sont et le chemin qu’il reste à parcourir.
Alexandra NITSCH-GOUGEAUD : Je dirais que leur posture change, ils voient vraiment l’IAG comme un assistant de l’enseignant moins comme un outil magique. Ils ont le sentiment d’être mieux armés face à ces nouveaux outils et veulent expérimenter dans leur classe.
Propos recueillis par Christelle Clavé
