La charte de la laïcité doit-elle être affichée dans nos classes ? Doit-on décrocher les crucifix des salles de classe d’un établissement catholique centre d’examen ? Comment gérer les interdits alimentaires religieux à la cantine ? Le catéchisme peut-il être rendu obligatoire ? Chaque jour les enseignants et personnels OGEC sont confrontés à des situations relatives au principe de laïcité qui posent question. Souvent mal comprise, la laïcité est pourtant un principe essentiel pour garantir la liberté de tous.
Suite à la publication du rapport OBIN en 2021 sur la formation des personnels de l’Education nationale à la laïcité et aux valeurs de la République, le Secretariat de l’Enseignement catholique a déployé depuis 2023 un dispositif de formation des communautés éducatives à la laïcité pour que ces dernières comprennent mieux la manière particulière dont elle s’inscrit dans le cadre du projet de l’Enseignement catholique.
Depuis lors, l’ISFEC François d’Assise forme les communautés éducatives de Nouvelle-Aquitaine sur le principe de la laïcité et son application spécifique au sein des établissements catholiques sous contrat d’association avec l’État.
A l’issu d’une journée de formation réseau d’établissement autour de la laïcité à Marmande, l’ISFEC FRANÇOIS D’ASSISE a recueilli les témoignages de deux cheffes d’établissement du 1er et 2nd degré.
Dans votre établissement, quelles situations concrètes liées à la laïcité vous ont récemment interpellé ou mis en difficulté ?
Céline : Dans notre établissement, l’école Sainte Foy de Marmande, certaines situations récentes ont interrogé notre pratique du principe de laïcité, en particulier dans l’articulation entre le caractère propre de l’établissement et le respect de la liberté de conscience de chacun.
- Des questionnements ont émergé concernant la participation des élèves aux temps de pastorale (célébrations, temps forts). La difficulté a été de rappeler que ces temps s’inscrivent dans le caractère propre de l’établissement, tout en veillant à ce qu’ils demeurent proposés et non imposés, dans le respect des convictions personnelles et familiales.
- Certaines familles associent la laïcité à une neutralisation totale du fait religieux, ce qui peut entrer en tension avec le projet éducatif catholique. Cela a nécessité un travail de clarification : la laïcité, dans le cadre de l’enseignement catholique, n’exclut pas l’expression du caractère propre mais garantit la liberté de conscience et le respect de tous.
- Dans certaines disciplines, notamment l’EAR, des contenus peuvent susciter des interrogations ou des craintes de la part des familles. L’enjeu a été de rappeler que l’enseignement des programmes officiels s’impose à tous, dans une approche respectueuse et ouverte au dialogue.
Frédérique: : Historiquement, nous accueillons au sein du collège, une grande proportion d’élèves musulmans. Les relations sont bonnes entre l’équipe, et les familles et au sein des classes, nous n’avons pas relevé de situations complexes à gérer sur le plan de la laïcité.
La question se pose plutôt hors temps scolaire à la cantine par exemple où les choix de régimes alimentaires sont quelques fois mal compris. Mais la question dépasse cette des régimes alimentaires liés aux religions, et rejoint l’accueil de tous et l’équité de traitement des élèves ou familles qui ont fait le choix de régimes alimentaires spécifiques. La formation n’était pas destinée aux personnels OGEC, mais ils ont besoin eux-aussi d’être formés sur le sujet pour acquérir des outils pour répondre à des situations délicates notamment.
Avant la formation, quels types de questions ou d’hésitations remontaient le plus souvent de la part des enseignants ou des personnels OGEC ? Par ex : ai-je le droit de… ? », « comment répondre à un élève ? », « que dire aux familles ? »…
Frédérique : De notre côté, nous avons relevé peu de questions autour des principes de la laïcité. C’est surtout sur la mise en œuvre des programmes EVARS (l’éducation à la vie affective relationnelle et sexuelle) que nous avons dû éclairer sur la manière de transmettre spécifiquement par rapport à notre caractère propre.
Céline : Avant la formation, de nombreuses interrogations remontaient de la part des enseignants et des personnels OGEC, traduisant une incertitude sur le cadre juridique et institutionnel, ainsi qu’une crainte de « mal faire ». « Ai-je le droit de garder la croix accrochée au mur en classe ou d’afficher une prière sans être accusé de prosélytisme ? » ou encore « Quelle est la limite entre respect des convictions et remise en cause du fonctionnement del ’établissement (dans le cadre du respect de la Loi Debré) ?« .
En tant que chef d’établissement, à quels moments avez-vous ressenti la nécessité de poser un cadre plus clair sur la laïcité et le caractère propre ?
Céline : En tant que chef d’établissement, j’ai ressenti la nécessité de poser un cadre plus clair sur la laïcité et le caractère propre lorsque des zones d’incertitude commençaient à fragiliser le projet éducatif de l’établissement et le dialogue avec les élèves et les familles.
- Lorsque des enseignants ou des personnels OGEC exprimaient leurs interrogations face à la mise en place plus concrète et balisée de la 25ème heure (Pourquoi ne peut-on pas continuer à faire comme avant?).
- Cette inscription de l’heure de caractère propre dans l’emploi du temps a permis de sécuriser les pratiques des équipes, clarifier le cadre pour les familles (rappeler clairement ce qui relève du respect de la liberté de conscience et ce qui relève du caractère propre de l’établissement), affirmer l’identité catholique de l’établissement dans un esprit d’ouverture et de respect.
- Lors de la participation aux temps pastoraux, des incompréhensions autour du caractère obligatoire ou facultatif des propositions pastorales ont montré la nécessité de clarifier leur statut : des temps inscrits dans le projet éducatif catholique, proposés à tous, mais respectueux des consciences.
- Dans les moments institutionnels, lors de la rentrée scolaire par exemple, l’accueil de nouveaux personnels ou de nouvelles familles ont été des moments clés pour réaffirmer, de manière explicite et apaisée, le sens de la laïcité dans un établissement catholique.
Frédérique : Une clarification est nécessaire autour de la laïcité car la majorité des enseignants ont une idée de la laïcité telle qu’elle doit être appliquée dans les établissements scolaires publics. Or dans nos établissements catholiques sous contrat d’association avec l’État elle est déclinée de manière spécifique. C’est notre caractère propre. Mais je ressens une forme d’hésitation de la part des enseignants ou personnels autour du caractère propre. J’ai été APS auparavant et pour moi, l’annonce de ce caractère propre est au cœur de notre proposition. Nous devons donc être plus clairs sur ces éléments. Dans la formation, un temps a été consacré à la différence entre « fait religieux », « proposition de foi » et « prosélytisme ». Traitée sous forme ludique, elle a permis à chacun d’intégrer la différence et de savoir ce que le caractère propre de nos établissements nous autorise.
Après la formation, qu’est-ce qui a changé concrètement dans les postures professionnelles ou dans la manière d’aborder ces situations sensibles ?
Céline : La formation a permis de sécuriser les pratiques, de clarifier les droits et obligations de chacun, et de rappeler que la laïcité, dans l’enseignement catholique, vise avant tout à garantir le respect des personnes, la liberté de conscience et le cadre commun, sans nier le caractère propre de l’établissement.
Diriez-vous que cette clarification peut contribuer à apaiser certaines tensions, notamment avec les élèves ou les familles ? De quelle manière ?
Céline : Cette clarification a permis de rendre le cadre lisible et sécurisant. Cette lisibilité est un facteur clé d’apaisement, car elle confirme le respect de :
- l’identité de l’établissement,
- la liberté de conscience des élèves,
- et la posture professionnelle des équipes.
Frédérique : Oui, cette clarification est essentielle pour l’équipe pour savoir que répondre aux familles. Nous partageons désormais avec une partie de l’équipe une culture commune sur le sujet. Car c’est bien le caractère propre de nos établissements qui nous permet d’avoir ce contract avec l’État. S’il n’existait pas nous serions, nous établissements catholiques une concurrence pour les établissements publics.
