Retour sur la conférence animée par Eirick Prairat, philosophe de l’éducation, le lundi 19 octobre 2026.
La professionnalisation du métier d’enseignant a longtemps été pensée du point de vue de la technicité (pédagogie, didactique) mais rarement du point de vue de l’éthique.
Pourquoi parler d’éthique professorale ?
La relation entre l’enseignant et l’élève est marquée par une dissymétrie : l’un est adulte et sait, évalue et oriente ; l’autre est un enfant ou un jeune et apprend, et se construit. C’est précisément cette dissymétrie qui rend l’éthique nécessaire : elle constitue un mode de régulation de cette relation, au même titre que la pédagogie ou la didactique régulent l’acte d’enseigner.
L’école, lieu de la conquête de soi
Tout commence avec l’estime de soi. Celle-ci n’est pas un don de naissance : elle est le fruit d’une conquête. Elle suppose à la fois une affirmation de soi et une reconnaissance par l’autre. Autrement dit, on ne croit en soi que parce que quelqu’un croit déjà en nous. A la maison le simple fait d’être procure en général la reconnaissance de l’autre. Mais à l’école, l’estime de soi est liée à la capacité d’agir : lire, chanter, compter, raisonner… Dire à un élève que c’est un bon à rien, un incapable, attaque son estime de lui-même.
C’est là que le professeur intervient : il est un allié éthique. C’est un autre qui, en comptant sur moi, me constitue responsable de mes actes. L’élève grandit parce qu’un adulte a parié sur lui. Alors, comment être, concrètement, un allié éthique pour ses élèves ?
Trois vertus au cœur du métier : la justice, la bienveillance, le tact
La justice, première vertu
Un élève est un sujet de droits. À ce titre, il doit avoir l’assurance d’être traité de la même manière que les autres : une sanction, par exemple, doit frapper de façon identique quels que soient les élèves concernés. L’égalité doit être respectée.
Mais chaque élève n’arrive pas en classe avec les mêmes chances, les mêmes motivations ni les mêmes désirs, et l’enseignant ne peut y être indifférent. Le professeur juste doit donc réussir à faire vivre la dialectique de l’égalité et de l’inégalité, dans l’aide, l’accompagnement, les soutiens et les appuis qu’il met en place. La justice professorale se joue surtout dans l’accompagnement que l’enseignant apporte à chacun.
La bienveillance et le tact : une éthique de la présence
À la vertu de justice doivent s’ajouter deux autres vertus, car l’éthique professorale est d’abord une éthique de la présence. Être présent pour sa classe, c’est être disponible ; c’est cette manière que l’on a d’habiter sa classe et d’habiter son métier.
La bienveillance, c’est comprendre que l’autre est fragile et vulnérable, et en tirer les conséquences : accompagner, encourager, réconforter — en un mot, prendre soin.
Le tact, c’est le sens de l’adresse et de l’à-propos : savoir dire, quand il faut, ce qu’il faut, et de la juste manière. C’est le souci du lien.
Vers une déontologie du métier d’enseignant ?
Qu’est-ce qu’une déontologie ?
C’est un ensemble de normes et de recommandations que des professionnels se donnent pour exercer leur mission de la meilleure manière qui soit. Une déontologie a donc une fonction identitaire : c’est un texte qui répond à la question Quid ? — qu’est-ce qu’enseigner, pour un enseignant, dans une société de la connaissance, des fake news et de la post-information ?
Pourquoi opter pour une déontologie ?
Une déontologie présente plusieurs avantages, complémentaires :
- Elle facilite la décision et l’engagement, en donnant des balises et des repères.
- Elle définit une identité professionnelle : elle est une sorte de sagesse collective, qui moralise les pratiques professionnelles et travaille à réaffirmer le sentiment d’appartenance à ce corps.
- Elle fédère et elle protège : elle permet notamment de distinguer l’erreur de la faute.
Enfin, elle permet aussi de dire à tous : voilà ce que l’école fait pour les jeunes — et vous, que faites-vous ?
Elle permet de restaurer la confiance entre l’école et la société.
Au terme de cette conférence, une idée demeure : l’éthique professorale n’est pas un supplément d’âme réservé aux moralistes, elle est au cœur du métier. Elle se conjugue en trois vertus — la justice, la bienveillance, le tact — et appelle une déontologie collective qui dise, aujourd’hui, ce qu’enseigner veut dire.
Pour chacun de nos métiers, dans nos classes comme dans nos équipes, la réponse à la question comment être, pour les jeunes qui nous sont confiés, un allié éthique, peut s’écrire de manière individuelle et collective.
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